RIG 2025 : Italie
Environnement : l'Italie botte en touche
En 2024, l’Italie chute à la 46ᵉ position du classement de la liberté de la presse établi par Reporters sans frontières (RSF). Le pays perd cinq places en un an. Dans la péninsule, le climat est de plus en plus tendu pour les journalistes. En cause, les pressions politiques et une forme d’autocensure qui s’accroît depuis l’arrivée au pouvoir de l’extrême-droite en 2022. Giorgia Meloni, première femme présidente du Conseil des ministres, assoit son emprise sur les médias en favorisant la nomination des directeurs de rédaction des grands médias du pays. La couverture de sujets sensibles, comme l’environnement, devient alors laborieuse.
Le gouvernement de Giorgia Meloni semble freiner la transition écologique en adoptant une politique de l’autruche face aux crises environnementales. Les actions des militants écologistes sont criminalisées et même assimilées à du terrorisme. Les arrestations et poursuites judiciaires se multiplient contre ceux qui dénoncent l’inaction climatique.
Du côté des entreprises, certaines se revendiquent “vertes” tout en poursuivant leurs activités polluantes. Les journalistes italiens ont beaucoup de difficultés à enquêter sur les sociétés pratiquant ce greenwashing. En effet, ces dernières représentent une source primordiale d’annonces publicitaires pour les médias. Des conflits d’intérêts qui posent question sur la liberté de la presse.
Un droit fondamental contraint bien avant l’arrivée au pouvoir de Meloni. Des journalistes, des politiques, des syndicats et des scientifiques ont été manipulés par la multinationale Eternit, dans le cadre de l’un des plus grands scandales sanitaires du XXe siècle. L’entreprise a caché, pendant plusieurs décennies, le fait que la poussière d’amiante était responsable de milliers de décès chez les ouvriers de l’usine du Piémont et leurs familles.
Une autre crise sanitaire a lieu depuis les années 1980 dans la région de Naples, celle de la gestion illégale des déchets. En janvier 2025, la Cour européenne des droits de l’Homme a même condamné l’Italie pour sa gestion catastrophique des déchets toxiques de "la Terre des feux" où la mafia organise, depuis des décennies, l’enfouissement illégal de substances nocives. Une pratique, "l'écomafia", qui est pointée du doigt par des journalistes. Menacés et en danger, leur travail d'enquête n'est pas facilité par des mesures prises par le gouvernement de Georgia Meloni.
En dépit de la couleur politique du gouvernement actuel, l’Italie doit constamment jongler entre une économie en partie dépendante de l’activité touristique et une préservation de l’environnement mise en danger par le surtourisme. La péninsule a enregistré 85 millions de visiteurs, essentiellement étrangers, en 2023. Elle doit donc tenter de faire face au tourisme de masse sans affaiblir son PIB, une ambivalence qui contraste le traitement du surtourisme dans les médias locaux.
Des médias sous influence, l’écologie sous silence
En 2023, l’audience quotidienne de la télévision italienne a chuté de 2,6 % en l’espace d’un an. Une tendance qui se confirme avec un public de plus en plus méfiant vis-à-vis des médias. Parallèlement, le gouvernement de Giorgia Meloni nomme des figures de son parti à la tête des groupes de presse. Des changements éditoriaux qui se ressentent dans la couverture de l’information, avec la marginalisation de certaines thématiques, comme l'écologie par exemple.
En Italie, deux grands groupes dominent le paysage médiatique : la Radiotelevisione Italiana (RAI) pour le public, et Fininvest côté privé, détenu par la famille Berlusconi. Quelque 600 chaînes locales émettent également, sans se poser en réelles concurrentes. Une chose est sûre, l’information italienne est intimement liée à la politique. En 1975, le Parti démocrate instaure la réforme de la "lottizzazione", permettant aux partis politiques de nommer eux-mêmes des personnes aux postes de direction au sein des médias. On assiste alors à la naissance de trois chaînes : RAI 1 pour la Démocratie chrétienne, RAI 2 pour les Socialistes, RAI 3 pour les Communistes. Un système qui devait avoir pour effet de garantir le pluralisme et d’éviter les rachats de la part d’investisseurs privés. Depuis, l’interdépendance entre le gouvernement et la presse ne cesse d’être renforcée." Le gouvernement nomme la direction depuis toujours. Ce n’est pas quelque chose qui est vraiment indépendant. Il y a des quotas politiques donc les directions sont fortement politisées", estime Giovanni Simone, journaliste italien travaillant en France. C’est en 2022 que la télévision publique voit son équilibre chamboulé. Fratelli d’Italia, le parti de la présidente du Conseil des ministres Giorgia Meloni, entend bien réformer l’espace médiatique existant. C’est alors surviennent progressivement des suppressions de postes puis peu à peu, des nominations stratégiques. Une organisation qui en réjouit certains. Bruno Vespa, journaliste pour la RAI depuis près de 60 ans, confiait alors au Monde : "La RAI a toujours été culturellement conditionnée par la gauche, même à l’époque de Berlusconi. Pour la première fois, un gouvernement a réussi à briser le plafond de verre. Il y a donc simplement plus de pluralisme."
Des personnalités controversées
Si le taux de turn-over au sein de l’administration de la RAI est élevé, certains noms restent en tête. C’est notamment le cas de Marcello Foa, ex-directeur de la chaîne. Pour cause, il était le candidat de Matteo Salvini, vice-président du Conseil, malgré ses positions ouvertement pro-russes et antivax. Adepte des fake-news, il avait été élu avec 27 voix sur 40, soit le minimum requis. Son actuel successeur, Giampaolo Rossi est un fervent défenseur de la création d’un "nouvel ordre mondial." Jusqu’en 2018, il alimentait un blog promouvant des idées complotistes sur fond de "grand remplacement." Le site n’est plus alimenté depuis. Ses idées semblent pourtant se diffuser dans une RAI qui multiplie la programmation d’invités aux discours nationalistes et annule dans le même temps, la venue de l’écrivain antifasciste Antonio Scurati. L'opposition politique s’insurge et parle de l’avènement de la "Télé Meloni." Des critiques qui n’ont pas empêché cette dernière d’attribuer le poste de Ministre de la Culture à Alessandro Guili, un ami d’enfance, loin de faire l’unanimité. S’il dit vouloir calquer sa politique sur celle de Valéry Giscard d’Estaing, l’homme militait dans un groupuscule fasciste italien dans sa jeunesse. Il assure aujourd’hui s’être détaché de ces idéologies, même s’il confie que "le fascisme a aussi fait de bonnes choses." Présenté comme un atout pour la culture grâce à son ancienne profession de journaliste à Il Foglio et de président du Musée des arts MAXXI, Alessandro Guili se décrit désormais comme "libertaire."
"On se contente de mettre un vernis vert sur le sujet"
Selon Giovanni Simone, "le journalisme italien s'est autocensuré pendant très longtemps." Les groupes ayant accepté les nominations politiques au sein de leurs rédactions ont "courbé le dos et laissé passer beaucoup de choses qui n’allaient pas du tout", se désole le journaliste. Un problème systémique qui "ne date pas de Meloni", tient-il à préciser. De plus, en Italie, la presse reste très précaire avec un "manque de moyens donnés aux journalistes pour bien faire leur travail." Le constat de Giovanni Simone se traduit aussi dans les chiffres : la redevance télévisuelle par foyer a diminué de 90 à 70 euros, réduisant les perspectives d’autonomie des chaînes publiques. D’où la difficulté de produire une information qualitative sur les questions écologiques.
En 2022, le rapport "Éco-média" conclut que "les médias italiens ne font que peu ou rien pour approfondir les questions qui produisent des catastrophes, des manifestations ou des sommets liés au climat." Pour l’Observatoire ayant réalisé l’enquête, l’accent est trop souvent mis sur l’aspect spectaculaire, quitte à passer outre les actualités essentielles. De nombreux militants constatent d’ailleurs l’omniprésence de brèves concernant l’immigration tandis qu’il faut attendre une heure de faible audience pour voir apparaître des sujets environnementaux.
La plupart du temps, "on se contente de mettre un vernis vert sur le sujet, on se dit qu’on va faire le même marronnier que tous les ans", relève Giovanni Simone. Pour lui, "Il ne faut pas juste dire : arrêtez d’utiliser la bagnole et démerdez-vous ! Il faut mener une réflexion sur les transports en commun, leur accessibilité, et donner la parole aux ouvriers et ouvrières." "Heureusement" selon le journaliste, "on fait de plus en plus d’enquêtes." Aller sur le terrain, serait donc la clé d’une information juste grâce à la proximité avec le public. "J'ai l'impression que les journalistes qui sont le plus à même de mener ce combat se trouvent plutôt dans les médias indépendants. Il y a des jeunes qui font un travail remarquable. Ce serait bien que les journaux mainstream adoptent une position forte, mais ils ne sont pas poussés à ça par nature", estime-t-il. Pourtant, en mai 2024, une grève inédite a vu le jour afin de dénoncer la politique menée par la droite mélonienne et son "contrôle asphyxiant", d’après les syndicats. Cette manifestation intervient en même temps qu’une proposition de loi, soutenue par Fratelli d’Italia, visant à condamner les journalistes ayant obtenu des informations "illégalement" dans le cadre de leurs enquêtes. Un projet qui questionne sur l’état de la liberté de la presse italienne aujourd’hui.
Manon VAGNER
Ultima Generazione : activistes et journalistes sous tension, l’expression médiatique menacée ?
Interpellations arbitraires, intimidations policières et sanctions financières se multiplient à l’encontre des militants écologistes. Une question se pose : le gouvernement Meloni cherche-t-il à criminaliser les actions écologiques et à restreindre la liberté de la presse ?
Alors qu’il couvrait une manifestation de militants écologistes, il a fini par se retrouver encadré par des policiers.
Voici l’histoire d’Edoardo Fioretto, journaliste depuis quatre ans et travaillant désormais pour le journal Il Mattino di Padova ; journaliste indépendant lors de son interpellation. Ce jour-là, grâce à ses contacts au sein de l’organisation militante environnementale Ultima Generazione, le journaliste indépendant qu’il était alors, apprend qu’une action est prévue au musée Palazzo Zabarella de Padoue durant l’exposition "de Monet à Matisse", le vendredi 12 avril 2024.
Avant même que les militants n'aient l'occasion de poser et coller leurs mains sur les toiles, les policiers les ont interceptés. Parmi les sept personnes interpellées ce jour-là – cinq militants, un touriste – figure également un journaliste : Edoardo Fioretto.
Les forces de l’ordre le connaissent, il les connaît aussi. Malgré cela, il est arrêté et conduit au commissariat de la ville. Là, dans une cellule vide, le journaliste passera cinq heures, sans qu’aucune question ne lui soit posée. "Frustré et seul", comme il le raconte.
Puis il est relâché, sans plus d’explications. Fin de l’arrestation. Fin de l’histoire.
Un débat public menacé
Depuis plusieurs mois, la tension s’accroît pour les journalistes couvrant les actions d’Ultima Generazione. En novembre 2023, Fabrizio Bertè est placé en garde à vue à Messine, lors d’un rassemblement du groupe. À Rome, ce sont trois autres reporters qui ont été interpellés, mais finalement relâchés, sans aucune charge. Pour la Fédération nationale de la presse italienne (FNSI), ces entraves relèvent d’une "censure préventive et d’une violation flagrante des droits de la presse et un empêchement de documenter ces événements. La liberté d’information est désormais entravée par les arrestations policières", incompatibles avec l’article 21 de la Constitution, garantissant la liberté d’informer.
Une liberté de la presse qui serait donc anesthésiée. "La criminalisation des actions écologiques peut limiter la liberté d'expression en Italie, car les activistes et les groupes environnementaux peuvent se sentir intimidés ou dissuadés d'exprimer leurs opinions ou de mener des actions de protestation. Ce phénomène pourrait réduire le débat public sur les questions environnementales cruciales et affecter la capacité à sensibiliser le public et les décideurs politiques", explique Letizia Palmisano, journaliste italienne indépendante.
Une répression financière
De nouvelles dispositions légales mises en place par le gouvernement Meloni – illustrées dans l’infographie – frappent notamment les militants écologistes. Pour Silvia Gobetto, responsable de la communication d’Ultima Generazione à Turin, ces mesures accentuent la répression. "Le poids financier des sanctions, en particulier les amendes infligées après nos actions, est devenu lourd à supporter. Cela nous oblige à repenser nos stratégies pour limiter les risques juridiques", explique-t-elle. Des sanctions pécuniaires, qui pour autant, ne freinent pas les militants. "En réalité, ce durcissement de la répression semble encourager la mobilisation citoyenne, y compris chez des adultes jusque-là peu engagés sur les questions écologiques, mais désormais inquiets face au durcissement politique", poursuit la jeune femme de 26 ans.
Une nouvelle stratégie communicationnelle
Les relations entre journalistes et activistes permettent dorénavant une plus grande visibilité des mouvements écologistes. "Ultima Generazione s’appuie sur un réseau de journalistes alliés, prévenus en amont de nos actions – comme Edoardo Fioretto – afin d’assurer leur couverture sur le terrain et, indirectement, de limiter les risques de débordements policiers. Pour chaque mobilisation, des communiqués de presse pré-rédigés sont diffusés pour tenter d’orienter la narration médiatique et de favoriser le vocabulaire choisi par le mouvement", détaille Silvia Gobetto.
Des relations qui restent souvent complexes. "Si certains journalistes partagent nos idées, il est rare de trouver des organes de presse qui soutiennent publiquement notre combat", observe la militante. Pour elle, le choix des mots joue un rôle crucial dans la perception du mouvement. "Même nos alliés médiatiques peuvent parfois employer un langage biaisé, qualifiant par exemple nos actions de "blitz désorganisé" ou en utilisant des termes peu valorisants. C’est pourquoi Ultima Generazione cherche à peser sur le cadre narratif en encourageant des expressions moins négatives, comme "colorer une peinture" à la place de "imbrattare", un terme italien dont l’origine renvoie à l’idée de "salir" ou "souiller."
Le silence du gouvernement
Et si, pour Edoardo Fioretto, la thématique de l’écologie n’est pas une priorité pour le gouvernement de Giorgia Meloni, il ne ressent pour autant pas de pression dans l’exercice de son métier. Le problème est davantage l’opacité du gouvernement qui complique ses recherches : "En tant que journaliste local, j'écris sur tout ce que je veux. Mais le souci, c'est le gouvernement lui-même. Lorsque vous essayez de le contacter pour obtenir des informations sur ces questions climatiques, il n'est pas vraiment disposé à répondre."
En janvier 2024, l’Italie a adopté une nouvelle loi pour toute personne, touriste ou activiste, qui dégrade le patrimoine culturel du pays, que ce soit par vandalisme ou action militante. Cette loi prévoit des amendes pouvant aller jusqu’à 60 000 euros. Une décision qui intervient après plusieurs actions menées par le groupe écologiste Ultima Generazione, dont certaines ont ciblé des monuments célèbres comme la cathédrale de Florence ou les musées du Vatican.
Eloïse DUCHESNAY
La bataille des journalistes italiens contre le greenwashing
Alors que la question écologique devient un enjeu majeur en Italie, certains journalistes tentent de dénoncer les stratégies trompeuses des entreprises qui verdissent faussement leur image. Mais ces investigations se heurtent à un certain nombre d’obstacles : pressions économiques, menaces judiciaires et manque de relais dans les grands médias.
Alors que la question écologique devient un enjeu majeur en Italie, certains journalistes tentent de dénoncer les stratégies trompeuses des entreprises qui verdissent faussement leur image. Mais ces investigations se heurtent à un certain nombre d’obstacles : pressions économiques, menaces judiciaires et manque de relais dans les grands médias.
En Italie, le greenwashing est devenu une stratégie de communication bien rodée pour de nombreuses entreprises, notamment dans les secteurs des énergies fossiles, de la mode et de l'agroalimentaire. Les promesses écologiques se multiplient dans les publicités, mais la réalité est, la plupart du temps, bien différente. Face à ces dérives, certains journalistes d'investigation tentent de rétablir la vérité. Parmi eux, Giacomo Talignani, reporter pour La Repubblica, le deuxième quotidien le plus vendu en Italie. "J'ai enquêté sur plusieurs cas d'entreprises diffusant des messages écologiques trompeurs, surtout dans le secteur pétrolier", explique Talignani. La Repubblica, connue pour sa ligne éditoriale engagée, tente d’éveiller la conscience d’un large public. Mais comme le souligne le journaliste, "ces affaires peinent à trouver une place dans les médias mainstream, car ces grandes entreprises sont aussi de puissants annonceurs publicitaires. Le financement de nombreux médias dépend largement de la publicité, et il est difficile d'aller contre les intérêts de ceux qui les financent." Une réalité manifeste qui empêcherait donc la diffusion d’information objective, rôle premier d’un journaliste.
ENI, un géant italien sous le feu des critiques
L'exemple le plus emblématique de greenwashing en Italie est celui d'ENI, le géant du pétrole et du gaz, souvent critiqué pour tenter de verdir son image sans véritablement changer ses pratiques. En 2020, l'Autorité italienne de la concurrence (AGCM) a infligé une amende de 5 millions d'euros à ENI pour avoir présenté son carburant "Eni Diesel+" comme étant écologique. Selon l'AGCM, ENI avait créé une confusion chez les consommateurs en utilisant des termes comme "Green Diesel" et "composant renouvelable" pour désigner un carburant qui, bien que contenant 15 % de biodiesel, restait un diesel hautement polluant.
Cette décision a été annulée en avril 2024 par le Conseil d'État italien. Il a jugé que l’utilisation de termes comme "green" était légitime, même pour des produits polluants, à condition qu'ils aient un impact environnemental moindre par rapport à d'autres produits similaires. Le Conseil a donc estimé qu'ENI avait correctement mis en avant les avantages environnementaux relatifs de son produit. L'entreprise a réagi en soulignant que son carburant "Eni Diesel+" était effectivement moins polluant que d'autres carburants sur le marché à l'époque, et que l'accusation de greenwashing était infondée.
Cette affaire met en lumière les défis auxquels sont confrontés les journalistes et les autorités face aux grandes entreprises dans les cas de greenwashing. Talignani explique que "ces grandes compagnies disposent des moyens nécessaires pour retarder les procédures judiciaires, compliquant ainsi le travail des médias." Ces entreprises, avec leurs ressources juridiques et financières, parviennent souvent à ralentir les enquêtes, créant des obstacles pour les journalistes. Il souligne également que "dans certains cas, ces entreprises exercent une pression discrète pour que certaines enquêtes ne soient jamais publiées", ce qui rend encore plus difficile la diffusion de l'information sur le greenwashing. Cela entraîne une perte de crédibilité pour les journalistes qui tentent d’informer sur ces affaires environnementales, car leurs combats sont parfois invalidés par des décisions de justice qui remettent en question leurs dénonciations.
Les médias indépendants en première ligne
Si la presse traditionnelle peine à diffuser ces enquêtes, d'autres acteurs prennent le relais. Des ONG comme Greenpeace ou Recommon publient régulièrement des rapports dénonçant les stratégies de greenwashing. "Ces organisations ont le temps et les fonds pour produire des investigations approfondies", explique Talignani. "Sans elles, beaucoup d'affaires resteraient dans l'ombre", confie-t-il.
Parallèlement, des médias indépendants comme Il Fatto Quotidiano tentent de résister aux pressions des grands groupes et de traiter ces sujets en profondeur. Mais leur audience reste limitée sur ces thématiques-là.
"Les consommateurs sont bombardés de messages publicitaires verts"
Au-delà des enquêtes journalistiques, la voix des citoyens joue un rôle fondamental. Selon Sara Segantin, activiste environnementale italienne, "le greenwashing prolifère en raison du manque d'éducation à la durabilité. Les consommateurs sont constamment bombardés de messages publicitaires verts, mais ils disposent de peu d'outils pour discerner le vrai du faux." Il est souvent difficile de savoir si les actions des entreprises sont réellement écologiques. Une étude mondiale de Kantar (2023) révèle que 52 % des consommateurs ont rencontré des informations trompeuses concernant les actions écologiques des marques. Ce manque de transparence peut avoir des conséquences graves pour les entreprises. Cela peut notamment entraîner des boycotts, comme celui de H&M en 2020, après que la marque a été accusée de greenwashing pour sa collection "Conscious." Ce scandale a poussé certains consommateurs à appeler au boycott, forçant H&M à revoir sa stratégie et à prendre des mesures pour renforcer ses engagements écologiques.
L'urgence d'une régulation plus stricte
Alors que la Commission européenne s'efforce de durcir les régulations concernant les communications environnementales, l'Italie tarde à mettre en place des contrôles rigoureux. "Il est impératif que les entreprises soient tenues de fournir des preuves tangibles de leurs engagements écologiques", déclare Segantin. "Mais au-delà de cela, il est crucial de protéger les journalistes et les lanceurs d'alerte, qui risquent leur sécurité pour exposer ces pratiques trompeuses", conclut-elle. Faute d’une telle régulation, la transparence et la crédibilité des informations écologiques resteront fragiles, et les consommateurs continueront à être pris au piège du greenwashing.
Eliott CARON
Le greenwashing est une pratique marketing utilisée par des entreprises pour se donner une image écologique trompeuse, sans engagement réel en faveur de l’environnement. Photo : DR
Le greenwashing est une pratique marketing utilisée par des entreprises pour se donner une image écologique trompeuse, sans engagement réel en faveur de l’environnement. Photo : DR
Schéma expliquant le cycle du greenwashing. Canva réalisé par Eliott Caron
Schéma expliquant le cycle du greenwashing. Canva réalisé par Eliott Caron
Scandale de l’amiante : une tragédie longtemps ignorée par la presse italienne
Pendant plusieurs décennies, le scandale de l’amiante est resté dans l’ombre en Italie.
À Casale Monferrato, ville du Piémont située à mi-chemin entre Turin et Milan, des travailleurs de l’usine Eternit sont tombés malades dans l’indifférence générale. Le nombre de victimes se compte en milliers, mais la presse ne s’intéresse pas au sujet. Ce n’est qu’avec le procès de l’entreprise que l’affaire a pris une ampleur internationale. Giampiero Rossi, journaliste italien au quotidien national Corriere della Sera est l’auteur de "Eternit, la fibre tueuse", un ouvrage traduit en plusieurs langues qui revient sur ce scandale. Il nous raconte ce silence médiatique et les stratégies mises en place pour tenter de garder les médias à distance.
1 800 morts pour 35 000 habitants, selon l’Institut supérieur de la santé italien. C’est le constat tragique à Casale Monferrato, cette petite ville industrielle au nord de l’Italie où la multinationale Eternit s’est implantée en 1906. Un chiffre en dessous de la réalité, car il ne prend pas en compte les décès advenus avant 1960. Mais aussi parce que le mésothéliome — ce cancer rare qui se développe autour des poumons et du cœur suite à une exposition à l'amiante — peut avoir une durée d'incubation de plusieurs décennies avant d'apparaître. Aujourd’hui encore, plus de cinquante personnes meurent chaque année du cancer provoqué par l’amiante.
L’amiante est un minerai fibreux très utilisé dans la seconde moitié du XIXe siècle, car il est incombustible et très isolant, mais extrêmement toxique. Les ouvriers inhalaient ces micro-particules de poussière d’amiante causant de graves difficultés de respiration. Elles s’infiltraient dans les vêtements des ouvriers et rentraient dans les maisons par ce biais. Des milliers d’ouvriers d'Eternit et leurs familles sont décédées, notamment dans les années 1970, lorsque les premiers cas de mésothéliome ont été détectés. Pourtant, les journalistes ne documentent pas ce sujet.
"Certains médecins minimisaient le lien entre l’amiante et les cancers"
"Pendant des années, seuls quelques journaux locaux ont évoqué brièvement l’ampleur du problème, mais les grands médias n’en parlent pas", explique Giampiero Rossi, journaliste à Milan qui a découvert l’affaire dans les années 2000. "C’était une catastrophe sanitaire qui se jouait dans l’indifférence." D’une part, parce que l’industrie de l’amiante pesait lourdement sur l’économie locale et bénéficiait d’un soutien politique tacite. D’autre part, Eternit menait une véritable guerre de l’information pour minimiser les risques.
Dans les années 1980 et 1990, alors que les premiers scandales éclatent en Amérique du Nord, la situation en Europe reste floue. Eternit orchestre une campagne de désinformation en s’appuyant sur des scientifiques et quelques journalistes corrompus.
"L’entreprise a financé des études visant à relativiser les dangers de l’amiante et a même infiltré des syndicats et des journaux pour entretenir le doute", raconte Rossi. "Certains médecins minimisaient le lien entre l’amiante et les cancers, expliquant que les ouvriers tombaient malades à cause d’autres facteurs." Pour Eternit, il s’agissait avant tout de retarder l’interdiction du matériau et d’éviter des poursuites judiciaires.
"Des journalistes étaient payés pour affirmer que tout allait bien"
Les plus hauts responsables de l’usine ont maintenu l’utilisation de l’amiante, même lorsqu’il était devenu évident qu’elle était nocive pour la santé, allant même jusqu’à entraîner des décès. Ils ont d’ailleurs, à partir de ce moment, engagé d’importants moyens financiers, non pas pour tenter de trouver des matériaux alternatifs à cette dangereuse fibre minérale, mais pour produire des "études scientifiques" permettant de réfuter les découvertes alarmantes établissant un lien direct entre certaines pathologies cancéreuses et l’amiante, et donc pour lancer une vaste campagne de contre-information.
Le tabac a été invoqué comme responsable de ces cancers affectant principalement les poumons. D’autres études ont tenté de minimiser le lien entre l’amiante et les familles des travailleurs décédés. C’est le cas de l’étude italienne sur l'ingestion de fibres d'amiante publiée dans la revue Epidemiologia&Prevenzione qui a tenté de prouver une contamination de l’amiante par l’eau potable. "Des médecins, des scientifiques, des politiciens, des syndicalistes et des journalistes du monde entier étaient payés pour affirmer que tout allait bien pour retarder l’adoption de lois contre l’amiante", souligne l’auteur du livre "Eternit, la fibre tueuse".
Difficile aujourd’hui de trouver des journalistes qui en témoignent, mais l’enquête a révélé que l’ancien maire de Casale Monferrato de l’époque a refusé les 18,3 millions d’euros que le milliardaire Stephan Schmidheiny, propriétaire d’Eternit, lui proposait pour qu’il renonce à se constituer partie civile dans le procès Eternit, aux côtés de trois mille familles de victimes.
"Dès mon premier jour sur place, je me suis dit qu’il y a de quoi écrire un livre"
L’usine Eternit piémontaise est fermée depuis 1986. Elle a cédé aux pressions judiciaires et aux associations des familles de victimes. Nous avons contacté plusieurs anciens dirigeants et travailleurs. Aucun n’a donné suite à nos demandes d’interviews. Le sujet est encore tabou aujourd’hui, des usines d’Eternit sont encore en activité dans d’autres pays.
En 1992, sous la pression des associations de victimes, l’Italie devient le premier pays d’Europe à interdire totalement l’amiante. Mais il faudra attendre 2008 pour que la justice s’empare réellement du dossier. Un procès historique s’ouvre contre Stephan Schmidheiny, accusé de catastrophe environnementale intentionnelle et de la mort de plus de 3 000 personnes.
Infographie réalisée par Thierry Maïz
Infographie réalisée par Thierry Maïz
C’est à ce moment-là que la presse nationale et internationale s’intéresse enfin au cas de Casale Monferrato. "Le procès a révélé au grand public ce qui se passait depuis des décennies. Les médias ont alors commencé à enquêter sérieusement, et les victimes ont pu enfin être entendues", souligne Rossi, l’un des premiers journalistes à documenter ce drame : "Beaucoup de médias se sont appuyés sur mes livres pour écrire leurs articles." La médiatisation du procès a donné un plus grand retentissement à l’affaire : "tous les journalistes ont été bien accueillis. Les familles des victimes attendaient que la presse révèle la vérité sur ce scandale", explique-t-il. Le quotidien La Stampa a résumé ce drame : "Ce sont nos tours jumelles." À une différence près : l'amiante tue tous les jours. Giampiero Rossi se souvient encore de ses premiers reportages : "Dès mon premier jour sur place, je me suis dit qu’il y a de quoi écrire un livre."
En première instance, après 14 ans de procès, Schmidheiny est condamné à 16 ans de prison. Mais deux ans plus tard, il voit sa peine annulée par la Cour de cassation italienne pour des raisons juridiques. Malgré cela, le procès aura permis d’exposer la responsabilité des industriels et de faire enfin reconnaître le drame.
Thierry MAÏZ
L’inaction des autorités italiennes face à la gestion mafieuse des déchets à Naples
Carte de la Terre des feux. Réalisation : Nathan Beaufils. Image : Google Maps.
Carte de la Terre des feux. Réalisation : Nathan Beaufils. Image : Google Maps.
La Cour européenne des droits de l’homme a condamné l’Italie le 30 janvier dernier pour son inaction face au traitement illégal des déchets de la "Terre des feux". Dans la région de Naples, des millions de tonnes d'ordures sont enfouies ou incinérées frauduleusement depuis quarante ans, en dépit du coût sanitaire et écologique irréversible.
De l’amiante, du plastique utilisé dans la construction automobile, des câbles électriques, des vêtements, des pneus et des déchêts municipaux jonchent le sol de la nature campanienne. Baptisée la Terra dei fuochi (la Terre des feux), cette région, entre le nord de Naples et la province de Caserte, voit des millions de tonnes d’ordures y être incinérés et enterrés illégalement. Depuis la fin des années 1980, la Camorra, la mafia napolitaine, transporte et enfouit les déchets industriels du Nord de l’Italie et du reste de l’Europe dans cette région. Parfois toxiques (bitume, amiante, substances radioactives et solvants), l’enfouissement de ces détritus dissémine du plomb, voire du mercure et de l’arsenic, quand leur combustion dégage des fumées saturées en dioxine.
La nocivité de ces méthodes d’élimination des déchets contamine l’air ainsi que les nappes phréatiques, exposant les 2,9 millions d’habitants vivant dans cette zone à des cancers prématurés, des malformations et des troubles respiratoires. Un rapport de l'Institut supérieur de la santé italien (ISS) de 2021 a confirmé le lien entre les taux de cancer plus élevés et la pollution de la Terra dei fuochi. Deux ans plus tard, l’ISS a même démontré que le taux de mortalité dans la région était 9 % plus élevé que dans le reste de la Campanie, les personnes faisant face à un risque beaucoup plus élevé de mourir de tumeurs malignes et de maladies respiratoires.
41 citoyens et 5 organisations portent plainte contre l’État
"La moitié de ma famille a été décimée par le cancer. Je ne souhaite cela à personne", témoigne Alessandro Cannavacciuolo au quotidien britannique The Guardian. Ce militant écologiste a été le premier à signer la plainte envers l’Italie auprès de la Cour européenne des droits de l’homme. Il fait partie des 41 citoyens requérants, en plus des 5 organisations de Campanie à avoir accusé leur pays d’avoir violé l’article 2 (droit à la vie) et 8 (droit au respect de la vie privée et familiale) de la Convention européenne des droits de l’homme.
Le 30 janvier dernier, les requérants ont obtenu gain de cause, l’Italie étant condamnée par la CEDH pour son inaction face à la gestion mafieuse des déchets de la Terra dei fuochi. "Une victoire importante pour les écologistes du monde entier", applaudissait l’hebdomadaire italien L’Espresso après la décision.
Un problème connu des autorités depuis 1997, resté lettre morte
Enrico Fontana, journaliste et membre de l’association écologiste Legambiente parle, lui, d’une “victoire amère”, rappelant l'entaille à la crédibilité des institutions italiennes par cette décision. L’association écologiste à l’origine du terme Terra dei fuochi en 2003, s’est réjouie de ce verdict dans un communiqué, tout en rappelant le chemin qu’il reste à parcourir : “12 gouvernements nationaux et 5 au niveau régional se sont succédé sans trouver de « vaccin » efficace contre le virus de la « Terra dei fuochi ». Une véritable éco-justice doit être faite, en commençant par une accélération sérieuse, efficace et effective de la dépollution et par la fermeture du cycle des déchets.”
Toujours dans The Guardian, Alessandro Cannavaciuolo partage l’avis de Legambiente : “Ce jugement est une avancée majeure, mais maintenant, nous ne voulons plus de communiqués de presse, nous voulons des faits. Nous ne pouvons pas nous permettre d'attendre encore 20 ans.” L’Italien fait référence à l’inaction des autorités, à toutes échelles, alors même que plusieurs enquêtes parlementaires et scientifiques ont montré que l’État italien avait connaissance du phénomène depuis les années 1980-90.
“Dès le mois de juin 1994, nous avions dénoncé l’élimination illégale des déchets dans les carrières non autorisées gérées par la Camorra le long du littoral Domitian Flegrean dans la province de Caserte”, ajoute Enrico Fontana, responsable environnement à Legambiente. Également journaliste, il avait déjà réalisé une enquête en 1990 pour l’hebdomadaire l’Espresso, à propos de déversements illégaux de déchets, le long du littoral de Castelvolturno, toujours dans la province de Caserte. Carmine Schiavone, un témoin mafieux repenti, avait même signalé aux autorités l’ampleur du problème dès 1997, mais son témoignage est resté classé secret jusqu’en 2013.
L’Italie avait alors réagi via une nouvelle mesure face aux déversements de déchets illicites. Après l’échec du délit "d’abandon d’ordures et de gestion de déchets non autorisés" du gouvernement de Silvio Berlusconi en 2006, un décret, pris en conseil des ministres, punissait de trois à cinq ans de prison les incinérations sauvages en plein air. Pour appliquer ces peines et réhabiliter les milliers d’hectares contaminés, le gouvernement entendait cartographier les zones concernées et affecter un fonds spécial aux opérations de dépollution.
Deux ans pour contrôler, informer et dépolluer
Ces lois, en plus de leur nombre restreint, ont été jugées tardives et insuffisantes pour protéger la population exposée à des risques mortels par la CEDH. La Cour a exhorté l’Italie à mettre en place un mécanisme de contrôle indépendant et une plateforme d’information publique, en plus d’une stratégie globale permettant de remédier au problème de la Terra dei fuochi. Un délai de deux ans a été accordé.
"Les Italiens craignent maintenant que cette décision ne soit pas totalement appliquée et qu’on ne trouve pas de solution", souligne Dorian Gallais, journaliste au Courrier International, chargé de couvrir l’actualité en Italie depuis plusieurs mois. Pour commencer à répondre aux exigences de la CEDH, le gouvernement transalpin a nommé un commissaire national unique pour l’assainissement de la Terra dei fuochi. Tout en saluant la décision, Legambiente et cinq autres associations écologistes ont rappelé que "pour l’État italien, il est temps d'assumer ses responsabilités et d'agir pour donner un nouvel avenir à ces territoires."
Nathan BEAUFILS
Peut-on parler "d'écomafia" dans le cas de la Terra dei fuochi ? La réponse d'un journaliste en charge de la couverture de l'actualité italienne :
Enquêter sur l'écomafia : la presse italienne face à l’omerta des organisations criminelles
En Italie, enquêter sur le crime organisé est dangereux pour les journalistes. Pressions, menaces, assassinats… Ces investigations exposent les médias à des risques. Des mesures récentes prises par le gouvernement de Giorgia Meloni viennent compliquer les enquêtes des journalistes.
La journaliste Marilena Natale devant son « puzzle criminel », les portraits des membres de la famille Schiavone, puissant clan de l'organisation criminelle de la Camorra. Photo.D.R
La journaliste Marilena Natale devant son « puzzle criminel », les portraits des membres de la famille Schiavone, puissant clan de l'organisation criminelle de la Camorra. Photo.D.R
"J'ai commencé à enquêter à partir des morts parce que sur ma terre, il y a eu des centaines de cas de tumeurs par an. Quand on comprend qu’un jeune enfant doit subir une chimiothérapie après avoir bu du lait maternel, on se demande pourquoi et de là sont nées les grandes enquêtes", raconte Marilena Natale, la gorge serrée. Journaliste locale, à 52 ans, elle a osé enquêter sur ces crimes environnementaux. Le terme "écomafia" désigne les activités illégales des organisations criminelles dans le domaine de l'environnement.
La région de la Campanie, notamment entre les provinces de Naples et Caserte, est tristement célèbre pour la "Terra dei Fuochi" ("Terre des Feux"). Cette zone est abîmée par l'enfouissement illégal de déchets toxiques et les incendies de décharges sauvages. La Camorra, mafia napolitaine, est impliquée dans ce commerce illégal, expédiant des déchets dangereux vers des pays européens aux réglementations moins strictes.
Marilena Natale a enquêté sur ce trafic de déchets, elle a découvert qu’il ne s’arrêtait pas au Sud de l’Italie. "Grâce aux couvertures de la 'Ndrangheta et de la Camorra, des navires partent et arrivent à Rotterdam et ensuite vont en Lettonie et là, c'est le chaos total", explique la journaliste napolitaine.
"Des dizaines de journalistes sont assassinés"
Lettres d’avertissement, menaces, douilles d’obus. Marilena Natale a subi de nombreuses intimidations, mais elle n’a jamais cédé. En 2013, elle a été agressée avec son caméraman lors d’un reportage sur Carmine Schiavone, parrain du puissant clan mafieux Caseli. "Je vis sous escorte depuis le 7 février 2017, car j'ai découvert ce trafic de déchets et la corruption entre la politique et la Camorra", témoigne la journaliste italienne.
Son cas est loin d’être isolé, l'Italie est le pays européen comptant le plus grand nombre de journalistes menacés. Elle figure parmi les 22 journalistes italiens sous protection judiciaire.
"En Italie, à Marseille et en Corse, il y a des dizaines de journalistes assassinés et les journaux internationaux n'en parlent pas, c'est un sérieux problème", poursuit-elle. Selon l’observatoire Ossigeno per l’informazione et la Federazione nazionale stampa italiana (FNSI), 500 journalistes ont été menacés en Italie en 2023 et 250 sont sous surveillance de l’État. Si les journalistes sont identifiés comme des cibles, c'est parce que "les organisations criminelles craignent plus, d'une certaine manière, un petit article qu'une enquête judiciaire", explique l'écrivain et journaliste d’investigation Frédéric Ploquin, au micro d’Europe 1 en 2021. Les journalistes peuvent découvrir des liens de proximité entre acteurs locaux et organisations criminelles. "Vous n'êtes pas à l'abri du fait que le mafieux travaille avec un élu local, qui lui-même va s'appuyer sur un policier corrompu. Et là, vous n'avez plus, face à vous, quelques voyous éparpillés, mais des gens qui ont des antennes au cœur de l'État", insiste Frédéric Ploquin.
Témoignage de Marilena Natale
Des méthodes d’investigation fragilisées
Patience, ténacité, courage… Pour enquêter sur les organisations criminelles italiennes, les journalistes doivent souvent travailler à l’abri des regards. Les journalistes d’investigation analysent des données, collaborent avec magistrats et policiers, et protègent leurs sources grâce au chiffrement. "Pour découvrir le crime, il faut suivre l'argent et grâce aux millions d'euros, je suis arrivée à découvrir de grands trafics de déchets qui partaient des ports de Naples, de Gaeta, de Salerne. Il y a un an et demi, en Tunisie, des déchets italiens ont été brûlés et deux conteneurs ont pratiquement été bloqués à l'intérieur du port et des enquêtes sont toujours en cours", détaille Marilena Natale.
Avec l'arrivée au pouvoir du gouvernement Meloni, ces méthodes d’investigation se trouvent contraintes par de nouvelles réformes médiatiques. Une mesure interdit désormais aux journalistes de publier toutes les preuves issues des enquêtes sur la mafia. "Le gouvernement Meloni souhaite limiter les écoutes téléphoniques. Or, c'est un instrument de lutte contre la mafia qui est très important", explique Charlotte Moge, spécialiste du mouvement antimafia et des mafias italiennes. Une loi est en cours de discussion au Parlement, et prévoit de limiter à 45 jours la surveillance téléphonique des suspects.
Le gouvernement italien est aussi revenu sur le délit d’abus de pouvoir, qui permettait jusqu’alors d’encadrer le rôle des acteurs locaux. Cette nouvelle décision renforce la capacité des fonctionnaires et autres agents locaux à recourir à des trafics d’influence, des pratiques intrinsèquement liées au crime organisé et au système mafieux. La suppression des indemnités automatiques pour les "témoins de l’État" risque aussi de dissuader ceux qui osent parler alors que les sources restent rares et difficiles à vérifier. "Le gouvernement Meloni s'acharne un peu avec ses réformes de la justice mais l’Italie reste à la pointe sur la lutte contre la mafia avec des organisations, des institutions qui fonctionnent très bien pour la répression", résume Charlotte Moge.
Suzie FICHOT
"Silence et corruption, ils nous ont condamné à mort et aux tumeurs. Au lieu de parler à la tv...prenez la pelle et venez aussi !!!", collage à Casa di Principe. Photo.D.R
"Silence et corruption, ils nous ont condamné à mort et aux tumeurs. Au lieu de parler à la tv...prenez la pelle et venez aussi !!!", collage à Casa di Principe. Photo.D.R
Surtourisme en Italie, la presse locale marche sur un fil
Venise, Naples, Livourne ou encore Rimini, ces villes italiennes se retrouvent aujourd’hui en première ligne face à un phénomène inquiétant : le surtourisme. Pour la première fois, un index a été créé afin de quantifier et d’analyser son impact. Cet outil inédit met en lumière les déséquilibres grandissants entre l’attractivité touristique et la qualité de vie des locaux. Représentant à la fois une manne économique et un facteur de dégradation environnementale, le traitement médiatique de cette problématique par la presse locale notamment, reste contrasté.
L'Index du Surtourisme, élaboré par Evaneos en collaboration avec le cabinet de conseil Roland Berger en septembre 2024, a mis en lumière la fragilité de l'Italie face au phénomène du surtourisme. Selon cet index inédit, l'Italie obtient une note moyenne de 3,6 sur 5, la classant parmi les destinations européennes les plus exposées à cette menace. Cette évaluation repose sur plusieurs critères, notamment la forte densité touristique par habitant et par kilomètre carré. L’étude prend également en compte la concentration saisonnière très marquée en Italie avec jusqu’à 43 % des arrivées annuelles se produisant au cours du troisième semestre de l’année. Pourtant, alors que ce tourisme de masse est à la fois une manne économique et un facteur de dégradation environnementale, la presse locale italienne adopte des traitements médiatiques contrastés sur cette problématique.
Une couverture médiatique ambivalente
L’Italie est le pays possédant le plus de biens culturels classés au patrimoine mondial de l’UNESCO au monde. Cet avantage permet au pays de baser une partie considérable de son économie sur le tourisme. En effet, en 2019, plus de 13 % du PIB italien provenait de l’économie liée au tourisme. De ce fait, les journaux locaux italiens vivent en grande partie grâce à l’industrie touristique. De ce fait, la manière d’aborder le tourisme de masse et ses conséquences sur l’environnement est délicate dans la stratégie à adopter.
"Florence a le cul entre deux chaises"
Florence, la capitale Toscane, est confrontée à des défis majeurs liés au surtourisme. En 2023, la ville a accueilli environ 9 millions de visiteurs, créant des pressions considérables sur ses infrastructures et ses habitants. Par conséquent, la municipalité de Florence a mis en place un plan en dix points intitulé "Tourisme durable et ville agréable à vivre"."La municipalité a décidé d’interdire les boites à clés afin de réduire le nombre de locations Airbnb", explique Ludovic Vilain, journaliste français ayant travaillé sur le surtourisme en Italie.
Le maire de la ville Dario Nardella est soucieux de ce phénomène et déclarait en novembre dernier : "Le tourisme doit être soutenable pour que la ville reste vivable."
Cependant, le traitement médiatique de ces enjeux par la presse locale, et notamment l’impact environnemental, est complexe. Les médias florentins, dépendent majoritairement des recettes liées au secteur touristique grâce à la publicité. Ils abordent donc souvent ces sujets avec prudence. "Les médias font le choix de parler plutôt du combat juridique et administratif des locaux plutôt que des problèmes environnementaux parce qu’ils savent qu’ils ont beaucoup à perdre", souligne Ludovic Vilain. Cette dépendance économique peut conduire à une couverture moins critique des problèmes environnementaux en lien avec le tourisme de masse, afin de ne pas compromettre les intérêts économiques locaux.
Cette situation illustre clairement les tensions entre la nécessité de préserver le patrimoine et l'environnement, et la dépendance économique au tourisme. Les médias locaux se trouvent ainsi dans une position délicate : "Honnêtement, la municipalité de Florence a le cul entre deux chaises mais c’est la même chose pour les médias florentins", ironise Ludovic Vilain.
Infographie réalisée par Baptiste Chardelin
Infographie réalisée par Baptiste Chardelin
Venise, précurseur en matière de prévention
La situation à Venise est un cas à part à l’échelle nationale et même internationale. L'afflux massif de touristes a engendré une augmentation notable des déchets, rendant le nettoyage de la ville beaucoup plus complexe. Cette situation a participé à une diminution de la population, transformant progressivement Venise en une ville-musée. Néanmoins, la sérénissime est fragilisée par un autre élément. Les navires de croisière géants ont longtemps été une source de préoccupation pour Venise. Leur passage à travers la lagune a engendré l'érosion des fondations de la ville et perturbé l'équilibre écologique de la région. Heureusement pour Venise, en réponse à ces menaces, le gouvernement italien a interdit, en 2021, l'accès des grands bateaux de croisière au centre-ville de Venise, les obligeant à emprunter des itinéraires alternatifs pour protéger la cité historique.
Couverture médiatique par la presse vénitienne
La presse locale vénitienne joue un rôle crucial dans la sensibilisation aux défis posés par le surtourisme. Les journaux locaux, tels que La Nuova Venezia, ont régulièrement mis en lumière les conséquences négatives de l'afflux touristique sur la vie quotidienne des habitants et l'environnement urbain. Ces médias ont également relayé les initiatives municipales visant à réguler le tourisme, comme l'introduction d'une taxe de 5 euros pour les visiteurs, mise en place le 25 avril 2024. Cette mesure, bien que controversée, a été largement couverte et débattue dans les colonnes de la presse locale, reflétant les préoccupations des résidents. C’est cette large couverture médiatique à l’échelle internationale avec notamment l’UNESCO qui a classé Venise parmi le patrimoine en péril, qui a poussé les médias vénitiens à traiter des nombreux aspects négatifs du surtourisme sur leur territoire. "Venise est un cas à part car c’est une des premières fois qu’il y a eu une prise de conscience collective donc les médias locaux ont dû aussi angler leurs productions sur les problèmes du tourisme", tempère le journaliste français Ludovic Vilain, familier avec le sujet.
Le traitement médiatique du surtourisme en Italie reflète la complexité de concilier développement économique et préservation de l’environnement et du patrimoine. Les médias locaux adoptent une approche souvent équivoque, oscillant entre promotion de l’offre touristique et sensibilisation aux conséquences du tourisme de masse.
Baptiste CHARDELIN
Remerciements







